mardi 10 mai 2011

Yasuni ITT : entre pétrole et conservation

Libre d'utilisation et de droits
crédit : Mossalgue/Ruault
La proposition gouvernementale équatorienne Yasuni ITT de laisser une partie des ressources pétrolières du pays dans le sol moyennant une participation financière des pays du monde fait débat. Révolutionnaire pour certains, populiste à moindre frais pour d'autres, il est difficile de détricoter les intentions sincèrement écologistes des manœuvres politiques à trois bandes. 
Pour autant, la proposition est en route, officialisée par un fonds onusien, et si certains états ont d'ores et déjà annoncé leur soutien et mis la main à la poche pour « éviter » l’extraction de ce pétrole, d'autres s'interrogent encore sur le bien fondé d'une proposition pour le moins déstabilisante. Principalement en cause : la difficile lisibilité du projet à long terme et la méfiance vis-à-vis d’un pouvoir qui a déjà prouvé son instabilité par le passé.
Une chose est sûre, si l'Équateur avait décidé d'exploiter directement le pétrole, personne ou presque n'aurait trouvé à redire. Des dizaines de puits de pétrole sont forés chaque année dans des zones de riche biodiversité (en Équateur notamment) sans que le monde s’en émeuve. Cette initiative ne pourra donc pas être taxée de conservatisme ; elle est bel et bien innovante. Analyse.


Une proposition trop innovante ?

C'est historique. Jamais un pays n'avait ainsi proposé de renoncer à ses richesses et invité au pays du Nord de solder (très partiellement) la dette écologique. Seulement, actuellement, l'initiative Yasuni ITT ne s'intègre pas dans les schémas existants en matière de lutte contre les changements climatiques. La démarche de "NE PAS" exploiter le pétrole (ou d’éviter des émissions) n'est pas encore pleinement reconnue comme une action volontaire de lutte contre les changements climatiques justifiant un financement spécifique, alors qu'elle est sans doute une piste efficace dans la poursuite de cet objectif.

Dans le détail, nous parlons de ne pas extraire le pétrole d’une réserve pétrolière estimée à 846 millions de barils de pétrole (20% des réserves équatoriennes, représentant à peu près 10 jours de consommation mondiale) et situé sous le parc Yasuni, une des zones tropicales les plus biodiverses du monde. Selon les calculs officiels, l'exploitation de ces puits générerait 407 millions de tonnes de CO2. Des études géologiques sur le gisement ont d’ores et déjà été menées par les entreprises pétrolières candidates à l'exploitation et indiquent que, compte tenu de la mauvaise qualité du pétrole, l'extraction nécessiterait des traitements chimiques lourds et coûteux comparables à ceux qui ont souillé d’autres parties de l'Équateur (cf. le dramatique impact de Chevron Texaco).

Photographie libre d'utilisation et de droits
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La proposition est donc de ne pas exploiter un pétrole que l'on sait très sale en l’échange d’une participation financière volontaire des pays de la communauté internationale (à hauteur de 3,5 milliards de dollars, soit la moitié des recettes escomptées sur 30 ans d’exploitation) au titre d’un effort qui doit être mondial pour la préservation des milieux fragiles amazoniens et pour une transition vers une économie post-pétrolière.

Hors cadre, sans ressources, et en pleine période de crise économique mondiale, le mécanisme comptable de Yasuni ITT peine à convaincre les pays appelés à financer, perplexes vis-à-vis des garanties politiques et quant à l’utilisation des fonds. Rappelons que ces mêmes pays dépendent encore pour la plupart du pétrole pour maintenir leur activité industrielle. Ils sont encore bien loin de pouvoir se priver de cet or noir, et encore plus de payer pour s’en priver.


Une vision a long terme : le Buen Vivir

Rafael Correa, le président équatorien a un plan : le Plan nacional para el Buen Vivir (Plan pour le Bien Vivre) mis en place depuis 2009. Le principe est simple sur le papier : sortir du pétrole, préserver les espaces naturels, intégrer et protéger les peuples indigènes et s'orienter vers une économie de bioconnaissance, où les ressources naturelles et culturelles seraient étudiées, comprises et valorisées plutôt que détruites. 
Ce plan est résolument ambitieux, surtout pour un pays empêtré dans le pétrole depuis les années 60. Et pour mener à bien ce plan, le gouvernement équatorien a besoin de sous. Beaucoup de sous. Ainsi, l'Équateur fait appel aux pays du monde pour lui donner un coup de pouce financier dans ce virage à 180 degrés. Vu d'Europe, cette trajectoire esquissée, manifestement durable et responsable fait briller les yeux des écologistes et amoureux de la nature, en offrant une alternative aux mécanismes imparfaits du protocole de Kyoto.

Pour autant, dans ce scénario, le président s'octroie une période de transition durant laquelle le pays ne pourra se priver des revenus sales du pétrole et des mines. Voila pourquoi de nouvelles concessions continuent d'être accordées à des compagnies pétrolières, et la dernière loi sur les hydrocarbures étend les marges de manœuvre en matière d'exploitations minières à ciel ouvert et à grande échelle.


Au-dessus du pétrole, biodiversité et peuples indigènes

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Le fait est que ce pétrole est situé sous le Parc National Yasuni. Cette zone de l’Amazonie équatorienne est extraordinaire. Elle a été partiellement épargnée par la dernière glaciation et renferme une biodiversité exceptionnelle due à sa localisation (pile sur la ligne d’équateur et bénéficiant de l’influence des montagnes andines). A lui seul, le parc recense plus d'espèces d'insectes, d'amphibiens, d'arbres ou de reptiles que toute l'Amérique du Nord. Il abrite également des peuples indigènes Huaoranis ou encore Tagaeris et Taromènanes qui vivent en isolement volontaire. Sa destruction serait synonyme d'une perte inestimable en matière biologique et anthropologique pour l'Équateur et pour le monde.

Cependant, alors que la zone est protégée à double titre (Parc National et Réserve Ethnique Huaorani), ces indigènes ont dû dès les années 1970 faire face à l’arrivée massive de compagnies d’exploitation, notamment pétrolières, occasionnant de nombreuses destructions et de violents affrontements.


Zone protégée ? Par qui ? De quoi ?

La Route Maxus, construite par la compagnie
du même nom, au cœur du Parc National Yasuni
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Si le Parc National Yasuni est dit « protégé », ça n’est certainement pas contre l’exploitation pétrolière. Pour l’heure, cette zone a été davantage préservée par sa difficulté d’accès et par la présence de peuples indigènes inhospitaliers que par une gestion volontariste de conservation. Seuls 6 gardes sillonnent le parc (soit un pour 163 000 ha !) , et le programme de conservation est invisible. Les principales routes qui entaillent le territoire sont celles construites par les compagnies pétrolières elles-mêmes pour y déployer une exploitation à grande échelle.

La zone ITT, concernée par le projet, est un bloc de concession pétrolière représentant une petite partie au cœur du parc Yasuni (200 000 hectares sur les 982 000 du parc). Il est composé de 3 réserves : Ishpingo, Tiputini et Tambococha (ITT). Les autres blocs recelant du pétrole, au nord-ouest, sont tous d’ores et déjà exploités par des compagnies pétrolières (Repsol, Petrobras, Petroecuador, etc). 

Différentes entités de la zone Yasuni, entre blocs pétroliers et zones de protection

Source : D'après Ecuador’s Yasuni Biosphere Reserve: a brief modern history and conservation challenges, M Finer et al, 2009

Ainsi, comme le montre la carte du quadrillage pétrolier de la zone Yasuni, le parc est déjà largement éventré par l’exploitation pétrolière. La Réserve Ethnique Huaorani, située à cheval sur le parc et censée préserver la zone de vie de ce peuple indigène régulièrement déplacé et opprimé au cours du 20ème siècle est elle aussi morcelée de concessions pétrolières.


La préoccupation environnementale : une nouveauté pour l'Équateur

Dès lors, alors que l'existant est bien peu préservé, le sursaut de volontarisme écologiste incarné par l’initiative Yasuni ITT est difficile à comprendre pour certains écologues et spécialistes naturalistes équatoriens.
L'Équateur n’a en effet jamais brillé par son avant-gardisme écologiste ; rappelons que  l'Équateur détient le record mondial du plus fort taux de déforestation et que le pétrole reste la principale ressource du pays. Aucun organe étatique ne déploie les moyens adéquats pour la préservation des parcs ou l’éducation à l’environnement. Les guides et spécialistes du tourisme autour du parc Yasuni constatent chaque jour l’abandon dont est victime la zone, tant au niveau de la protection contre les pollutions qu’à celui de l’entretien pur et simple du réseau hydrographique (notamment contre l'eutrophisation, l'asphyxie des cours d'eau). La raison serait que les instances décisionnaires sont bien loin du site et déconnectées des réalités du parc.
Ainsi, cette initiative est certainement une piste intéressante pour protéger ce qu’il reste du parc Yasuni, mais on peut se demander si l'Équateur a l'intention d'utiliser les fonds demandés pour axer durablement sa politique vers une stratégie structurellement ancrée dans la protection de sa biosphère. Sans les signaux symboliques et indispensables tels que la mise en place d’infrastructures étatiques de protection de l’environnement développant une gestion ferme des parcs naturels nationaux, l'Équateur ne pourra éviter une légitime méfiance vis-à-vis de ses intentions et du projet Yasuni.


Le tendancieux mariage Pétrole / Biodiversité

En associant dans une même initiative deux propositions distinctes (l’une de non exploitation pétrolière contre contribution, l’autre de préservation d’un parc exceptionnel contre contribution), l'Équateur s’engage sur un terrain moral glissant.

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En effet, dès lors que l’exploitation du pétrole et la conservation de la biodiversité sont placés aux extrémités d’une même balance, il est difficile de démentir un chantage.
Le malaise créé par cette initiative se situe dans le dangereux mélange des genres : adosser la protection d'un bien universel inestimable à la valeur pétrole est délicat. Cette équation revient à attester que seul le pétrole peut donner à cette nature la valeur - ou plutôt le prix - qui lui permettrait d'être épargnée.
Le salut de la nature ne peut-il venir que du pétrole ? N’y a t-il pas d’autres intérêts et fonctions qui justifieraient de laisser intact cet écosystème si fragile et si vital ? Aussi, cette proposition est de fait un aveu criant d'impuissance d'un pays face au rouleau compresseur d'une matrice énergétique gavée au pétrole.
Dans ce contexte principalement économique axé autour de la monnayabilité du "non pétrole", la préservation du parc Yasuni et la conservation de son exceptionnelle biodiversité semblent jouer un rôle secondaire, un rôle symbolique et romantique qui favorise une communication grand public.


Conclusion : Yasuni doit créer le débat

La démarche de renoncer à exploiter des réserves de pétrole moyennant un soutien juste et universel est un coup de pied dans la fourmilière qui doit permettre d'accélérer la réflexion des instances internationales vers la société post-petrolière, notamment sur les mécanismes et sources de financement à mettre en place. Elle doit également permettre de lancer un débat de fond sur notre dépendance aux énergies fossiles, alors que des pays comme la France envisagent l'exploitation toujours plus profonde, toujours plus lointaine et toujours plus sale de ressources que l'on sait non-durables (sables bitumineux dans l'Alberta ou gaz de schistes en Ardèche). Tôt ou tard, cette option  de valoriser le "NE  PAS EXPLOITER" devra être étudiée sérieusement. L'Équateur s’honore de bousculer l'hypocrisie ambiante, et de lancer ce débat nécessaire sur la scène mondiale.

La démarche de vouloir protéger un trésor de biodiversité millénaire et d'en faire une ressource alternative et durable en est une autre, tout aussi décisive. En tant que bien commun universel bénéficiant à tous, il est normal que tous les pays contribuent à protéger ces espaces. Là aussi, des mécanismes de soutien à la conservation, orchestrée par la communauté internationale doivent être mis en place et permettre de renforcer l'action locale de terrain. Encore une fois, le gouvernement équatorien est le premier à soulever cette question vitale, et après des années de dévastation du milieu naturel du à l'exploitation pétrolière tous azimut, sa stratégie de conservation incluse dans le Buen Vivir est un effort qui va assurément dans le bon sens.

En revanche, conditionner cette dernière démarche de conservation à une vulgaire marchandisation ayant pour seul étalon la valeur pétrole nuit au débat d'idée. C'est une piste à fuir d'urgence.
En attendant de fixer des valeurs universelles pour mettre la nature à l'abri de la destruction et de la marchandisation, la nature n'a pas de prix, et certainement pas celui du pétrole. 

1 commentaire:

  1. Merci pour l'ensemble de cette documentation.

    En attendant de fixer des valeurs universelles pour mettre la nature à l'abri de la destruction et de la marchandisation, la nature n'a pas de prix, et certainement pas celui du pétrole. => A partir du moment où les valeurs dominantes dans nos sociétés placent le bien-être de l'homme avant la nature, ça semble difficile d'imaginer tout cela. La nature a un prix : celui qu'on est prêt à payer pour notre confort à court et moyen terme.

    Si l’Équateur est prêt à faire ça, c'est que leur système de valeurs est différent du nôtre (peut-être plus axé sur le collectif, le respect de leur habitat et donc de leur environnement, le fait que des tribus indigènes existe encore doit jouer également).

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